Regards croisés sur l’accueil d’un futur chien guide dans les bureaux du ministère

Dans les couloirs du ministère, Aïvy et Astro attirent désormais tous les regards. Ces deux futurs chiens guide et d’assistance accompagnent au quotidien deux agentes engagées comme familles d’accueil. Entre organisation, sensibilisation des collègues et découverte d’une nouvelle dynamique de travail, elles racontent, dans cette interview croisée, une expérience humaine aussi engageante qu’enrichissante au service de l’inclusion et du handicap. Rencontre avec Juliette et Mélanie.

Mélanie et Astros - Juliette et Aïvy

Comment est née l’envie d’accueillir un futur chien guide ?

Juliette : devenir une famille d’accueil pour futur chien guide est une envie personnelle de longue date. Avec ma famille, on s’est dit que c’était le bon moment, d’un point de vue organisationnel et les grands comme les petits en avaient envie. Être famille d’accueil, c’est avoir la chance d’accueillir pendant presque un an un chien exceptionnel dans de bonnes conditions en vivant à Paris. De plus, l’objectif de nous engager pour aider à notre niveau les personnes en situation de handicap visuel nous a motivé. Et puis on avait très envie de faire du bénévolat en famille : devenir famille d’accueil, c’est s’engager ensemble dans une cause utile et solidaire. Voilà trois bonnes raisons de sauter le pas !

Mélanie : sensibilisée aux enjeux du handicap et ayant grandi entourée de chiens, c’est une manière pour moi de m’engager tout en renouant avec une passion personnelle. J’ai dans un premier temps été famille d’accueil avec des gardes seulement les week-ends pour les chiens guides d’aveugles, et une organisation assez lourde (j’habite à 40km de l’école la plus proche).
Puis j’ai découvert l’association Une Patte Tendue qui est une structure plus petite, à taille humaine, avec une approche un peu différente. La directrice, très engagée, garde d’abord les chiots une quinzaine de jours auprès d’elle afin d’évaluer leur tempérament et leurs aptitudes naturelles, avant de les confier aux familles d’accueil et de les orienter vers des missions adaptées : accompagnement de personnes malentendantes, autistes ou épileptiques. Le taux de chiens réformés est plus faible que dans certaines écoles de chiens guides traditionnelles.

Quelles démarches avez-vous entreprises pour devenir famille d’accueil ?

Juliette : J’ai contacté l’école de chiens guides de Paris, rempli un dossier copieux, et après plusieurs réunions préparatoires, on m’a proposé d’accueillir un chiot à partir de mi-janvier pour neuf mois. Une femelle labrador couleur sable nommée Aïvy. Un éducateur canin nous accompagne durant toute la période d’accueil pour nous aider à atteindre les objectifs mensuels avec Aïvy et veiller à son bien-être et sa progression, et est disponible pour répondre à nos questions.

En tant que famille d’accueil, on est responsable de son bien-être pendant 9 mois et on a trois grandes fonctions : socialiser le chiot en le confrontant au plus de situations possibles, lui donner des bases éducatives pour qu’il soit un super chien de compagnie, et lui donner un maximum d’affection. A 5 mois, Aïvy ne passe jamais plus de 45 minutes seule, elle est tout le temps avec nous que soit à la maison, au travail, au sport, au restaurant, dans les transports en commun… partout ! Et à ses un an, elle partira en formation à l’école en pension complète avant d’être attribuée gratuitement à une personne malvoyante qui en a fait la demande. L’apprentissage du guidage, c’est aussi apprendre à faire preuve de discernement et être capable de désobéir à un ordre si elle identifie un danger. C’est un niveau d’intelligence et de dressage très impressionnant.

Aïvy - Futur chien guide en formation

Mélanie : Initialement je devais accueillir un chiot à la mi-janvier, mais le projet a finalement été annulé quelques jours avant son arrivée, le chien n’étant pas prêt à rejoindre une famille d’accueil. Mais en février, Une Patte Tendue m’a sollicitée pour prendre le relais auprès d’un jeune chien de huit mois, particulièrement vif et dynamique, dont la famille d’accueil rencontrait des difficultés personnelles. Il a fallu s’adapter très vite, que ce soit à la maison, comme au travail : j’ai appris le vendredi pour le lundi que j’allais l’accueillir.

Il faut savoir qu’Astro ne deviendra pas chien d’assistance pour une personne autiste car son tempérament est un peu trop dynamique. Il devrait être orienté vers l’accompagnement d’une personne malentendante vivant à la ferme. Il comprend déjà certains signes, ce qui m’a d’ailleurs amenée à apprendre moi aussi quelques bases de la langue des signes.

Comment s’est organisée l’arrivée du chien au Ministère ?

Juliette : Cela s’est fait en plusieurs temps. D’abord, l’association de chiens guides de Paris a besoin d’avoir l’accord de l’employeur. Je travaille au CGAAER, sur le site de Vaugirard dans un espace de coworking avec dix-sept personnes. Après échange avec la secrétaire générale, j’ai donc adressé un message à tous les collègues pour leur présenter le projet et m’assurer qu’il n’y avait aucun blocage : peur, allergies, difficultés particulières… l’objectif était vraiment d’ouvrir la discussion pour trouver des solutions. En l’occurrence, l’accueil a été très enthousiaste ! Toutes les semaines, ils me demandaient quand le chien allait arriver, c’était positif et encourageant. La principale contrainte a été d’obtenir l’autorisation d’accueil pour Aïvy sur le site de Vaugirard car le ministère n’est pas propriétaire du site. Mais Catherine Génin, référente handicap nationale du ministère a été d’une grande aide. Enfin, il a fallu sensibiliser les personnes en charge de l’accueil et de la sécurité des différents sites parisiens à la présence d’un chien guide.

Mélanie : Au bureau, il y a eu deux types de réactions : certains collègues ont été très enthousiastes, d’autres plus réservés ou moins à l’aise avec les chiens. Avant son arrivée, j’ai pris le temps de faire le tour de tous les bureaux et d’échanger avec chaque personne pour répondre aux questions, évoquer d’éventuelles inquiétudes et m’assurer que chacun se sente à l’aise. C’était important que tout le monde puisse s’exprimer librement. J’ai par exemple découvert que ma collègue de bureau avait un peu peur des chiens et nous avons donc changé de place. Les collègues ont tous fait preuve de souplesse et de bienveillance. Cette démarche m’a aussi fait prendre conscience que le rapport aux animaux n’allait pas de soi et qu’il existait parfois une méconnaissance du comportement des chiens. Il a fallu rassurer, répondre à des questions très concrètes et expliquer que la sécurité de tous restait la priorité : le chien est toujours attaché et reste à côté de moi.

Astro - Futur chien d'assistance en formation

Astro - Futur chien d’assistance en formation

Quels conseils avez-vous donnés à vos collègues avant l’arrivée du chien ?

Juliette : D’une manière générale il ne faut pas chercher une interaction avec un chien qui est en train de travailler, que ce soit un chien guide ou un chien de berger par exemple. Aïvy est en train d’apprendre que lorsqu’elle porte son dossard bleu et jaune, elle est au travail et doit rester concentrée. C’est une consigne assez simple, et les collègues demandent toujours avant de l’approcher. Il y a des moments où elle va passer dix minutes à jouer à la balle avec un collègue qui en a envie ou à se faire papouiller, et des moments -la plupart du temps !- où elle va dormir à mes pieds pendant que je travaille, que ce soit au bureau, en visio ou en réunion : s’ennuyer en restant calme, c’est aussi un apprentissage et c’est indispensable pour sa future mission.

Mélanie : L’association Une Patte Tendue répond toujours que l’orientation des chiens dépend avant tout de leur personnalité. Après avoir rencontré les collègues individuellement, j’ai envoyé un message d’information pour expliquer quelques règles simples : Astro est un chien sensible et très actif ; lorsqu’il travaille ou se repose, il ne faut pas le solliciter, mais pendant ses temps de pause, il est possible de l’approcher et de le caresser. Finalement, les choses se sont faites assez naturellement.

Que retenez-vous de cette expérience ?

Juliette : L’arrivée d’Aïvy a été très positif, dans un environnement dans lequel il y avait déjà une bonne ambiance. Ce que j’ai découvert c’est que la présence d’un chien guide créée des situations d’échanges sur des sujets qu’on n’aborde pas forcément au travail. Sa présence libère la parole, notamment sur le handicap. J’ai par exemple été touchée par des collègues qui m’ont parlé de proches, de handicap au travail, parfois éloigné des handicaps visuels. Sa présence créée un espace de discussion ouvert et serein. Cela permet également de constater l’accessibilité du lieu de travail pour des personnes en situation de handicap et pour leur chien guide ou d’accompagnement : c’est une action à petite échelle et très concrète, mais qui j’espère contribue à la politique d’inclusion du ministère.

Pour résumer, je pense que la présence d’un chien guide sur le lieu de travail permet de lever un grand nombre de tabous sur les handicaps. L’accueil de futurs chiens guides est une situation nouvelle pour les sites parisiens du ministère et c’est important d’en parler, de sensibiliser la communauté de travail avec l’objectif de faciliter et simplifier l’accueil et l’accès des personnes en situation de handicap. Et cela est valable sur le lieu de travail comme dans l’espace public où il existe encore des méconnaissances voire des résistances.

Mélanie : Je sais que le moment où il faudra rendre Astro sera difficile. À ses 15 mois, il rejoindra l’école pour poursuivre sa formation. Il se peut que sa famille d’accueil initiale le récupère. Depuis son arrivée, mon quotidien a complètement changé. Le chien crée du lien en permanence : dans le RER, au bureau, lors des pauses… Je n’ai pas fait un trajet en transports en commun sans échanger avec quelqu’un et j’ai même découvert des collègues à qui je n’avais encore jamais parlé. Il y a désormais une forme d’effervescence le matin lorsqu’il arrive au travail. Je me souviens notamment d’une réunion chez la contrôleuse budgétaire qui en fin de réunion a déclaré que “tout le monde était plus positif quand il y avait un chien”. Le soutien de la hiérarchie est important.

C’est une expérience qui me tient particulièrement à cœur, car je crois réellement qu’il faut rendre les chiens d’assistance visibles dans les espaces de travail dans une dynamique inclusive. C’est notre rôle en tant que porteur de politiques publiques. Le ministère n’était pas obligé d’accepter ce projet et, même si cela prend du temps, ce choix envoie un message fort à la communauté de travail.

Il ne faut toutefois pas idéaliser l’expérience : accueillir un chien d’assistance demande une véritable organisation et beaucoup d’investissement. Je suis dehors dès 6 heures du matin pour qu’il puisse se dépenser avant de rester calme au bureau toute la journée. Mais humainement, l’expérience est extrêmement riche. Elle apporte du lien social, une autre dynamique de travail et une manière très concrète de s’engager sur les questions de handicap.

Aïvy, futur chien guide, au ministère

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